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SECO traque l’air intérieur entre ventilation réelle et polluants invisibles

 

Dans les bureaux, les écoles ou les logements, la qualité de l’air intérieur reste souvent une affaire de « minimum syndical ». Project engineers chez SECO, Damien Collignon et David Jacquemin décrivent un angle mort : entre réglementations peu contraignantes, usages qui évoluent et entretien négligé, l’air peut se dégrader sans bruit… et sans odeur.

Longtemps, la qualité de l’air a surtout été associée à l’industrie. « On s’est beaucoup concentré sur la qualité de l’air dans tout ce qui est industrie et peut-être moins sur les environnements intérieurs classiques, type bureau ou habitation », observe David Jacquemin. Dans le tertiaire, la ventilation reste souvent perçue comme acquise : on entre dans un bâtiment et l’on suppose que tout est contrôlé.

Or, ce réflexe est trompeur. « S’il n’y a pas de vent, pas d’ouverture sur deux façades ou pas de différence de température, l’air ne se déplace pas », explique Damien Collignon. Résultat, ouvrir une fenêtre ne garantit pas un renouvellement efficace. « Au mieux, un peu d’air rentre, mais l’air vicié ne sort pas spécialement. »

Cette réalité physique se heurte aussi aux exigences énergétiques actuelles. « Vu qu’on tend vers le zéro énergie, ouvrir une fenêtre pour diminuer la température devient impossible à compenser avec ce qui est installé », poursuit-il. La ventilation naturelle peine à offrir la maîtrise d’un système mécanique. « C’est très dur de quantifier le débit d’air en ouvrant juste une fenêtre. »

Quand le bâtiment ne correspond plus à son usage

David Jacquemin
David Jacquemin- © Picto

Chez SECO, les constats convergent : le bâtiment fonctionne sur le papier, puis se dérègle dans la vraie vie. « Entre la conception du bâtiment et son exploitation réelle, il n’y a pas toujours l’approche finale de l’utilisateur », illustre Damien Collignon. Plateaux standards transformés en salles de réunion, open spaces densifiés, cloisonnements ajoutés… les débits prévus ne suivent plus. « On a parfois des débits de ventilation trop faibles par rapport à la réalité de l’exploitation. »

Le rôle de SECO consiste précisément à identifier ces écarts. « Je vérifie à la conception, à l’exécution et à la fin de chantier, et parfois lors d’audits de maintenance, les installations complètes, dont la ventilation », explique Damien Collignon. David Jacquemin intervient davantage sur les polluants : « Je réalise des diagnostics dans tout type de bâtiment, en orientant les polluants recherchés suivant sa fonction et son âge, ainsi que des audits de qualité de l’air avec des prélèvements sur site, puis des analyses pour une évaluation complète. »

Deux approches complémentaires, un même message : la qualité de l’air repose sur plusieurs leviers. « Il y a deux grands piliers », résume David Jacquemin. « Les matériaux présents dans le bâtiment, sources d’émissions, et la ventilation. Est-elle bien dimensionnée, bien mise en œuvre ? »

L’air, un risque invisible et peu réglementé

Le piège, c’est que la qualité de l’air se perçoit mal. « On baigne dedans tout le temps, donc c’est naturel », constate David Jacquemin. L’odeur n’est pas un indicateur fiable. « Une mauvaise qualité de l’air n’est pas forcément liée à l’odeur », rappelle-t-il, citant le monoxyde de carbone ou l’amiante, « totalement inodores ».

Au Luxembourg, pour les bureaux, la plupart des mesurages sont réalisés sur base volontaire, souvent pour obtenir des crédits de certifications environnementales ou parce qu’un inconfort est signalé. Dans l’industrie, en revanche, les prescriptions ITM (Inspection du travail et des mines) imposent des analyses de risques et des contrôles réguliers. Dans le tertiaire, certaines règles freinent l’évolution. « Si des fenêtres sont ouvrables, on n’est pas obligé d’avoir une ventilation mécanique », rappelle Damien Collignon, ce qui complique l’introduction d’exigences plus fines sur l’humidité ou les débits réels.

Entretien négligé, confort dégradé

Damien Collignon
Damien Collignon- © Picto

Même bien conçue, une ventilation mal entretenue pose problème. « Énormément même », précise Damien Collignon. « Les dépôts initiaux restent en place à cause des gaines stockées à l’extérieur, des poussières et l’humidité. Ça peut paraître anodin, mais les concepteurs n’avaient pas envisagé l’entretien quand la ventilation s’est généralisée. »

Les filtres non remplacés et les bouches jamais nettoyées entraînent une chute de la performance. Les effets sont diffus. « Les gens ont mal à la tête », décrit-il. Le diagnostic tombe souvent : « le taux de CO₂ trop élevé dû à un mauvais équilibrage/réglage des débits ou d’un nombre d’occupants inadapté. »

Même logique pour l’humidité, autre composante du confort. « Un taux correct se situe entre 40 et 60 % », indique Damien Collignon. Les solutions techniques existent, mais « tout ça a un coût et exige une maintenance rigoureuse, sous peine d’engendrer d’autres risques. On en revient finalement toujours au même constat, mais c’est une question de bon sens. »

Un enjeu sanitaire encore sous-estimé

Au-delà des chiffres, SECO alerte sur la dimension sanitaire. « On respire en permanence », rappelle David Jacquemin. De nombreux matériaux émettent par exemple (ou entre autres) du formaldéhyde, classé cancérigène. « Si on ne s’intéresse pas au sujet, on prend le risque que, des années plus tard, des gens développent des cancers. »

La prise de conscience progresse, lentement. Les certifications, la crise sanitaire ou les audits techniques jouent un rôle. Mais pour les deux ingénieurs, l’air intérieur reste un enjeu discret, rarement prioritaire.

Sébastien Yernaux
Photos : © Picto

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